LE MAROC, été 2004

Lancé dans la circumnavigation de l’Afrique, Xavier Van der Stappen a débuté son périple dans des eaux qui comptent parmi les moins favorables du continent. Première étape : le Maroc avec des centaines de kilomètres de côtes balayées par l’océan, les courants froids, le vent et le sable du désert. Mais le Maroc c’est aussi un accueil sans retenue, un peuple humble et généreux.

 


L’océan règne en maître

départL’océan est bien là, avec sa puissance et ses humeurs. Les matins brumeux sont légions. Les coups de vent aussi. Les vagues de 2,5 mètres font le quotidien. Pagayer sans jupe est de l’ordre de l’impossible. Il faut vraiment être bien avec Neptune et contacter régulièrement la météo pour ne pas vivre l’enfer !

La passe d’Oualidia est très étroite et encombrée de rochers qui disparaissent entre les vagues. Des vagues irrégulières avec des creux de deux mètres. Cela fait huit heures que nous pagayons en longeant des falaises avec l’impossibilité de mettre pied à terre. Ce passage représente notre seul espoir d’atteindre le rivage sans casse. Devant, il y a plus de 60 kilomètres d’une côte déchiquetée aux récifs frappés par les longs rouleaux de l’Atlantique. Nous devons atterrir.
Par chance, nous passons, grâce à la marrée montante. Après la passe, l’eau devient plus calme mais les rouleaux demeurent sur plusieurs centaines de mètres nous obligeant à longer dangereusement les rochers noirs dont on ne voit pas toute l’étendue. Echoués enfin sur la plage, nous nous félicitons d’en être sortis, frigorifiés sous 35C°, entourés de badauds décrivant avec de grands gestes l’équipement du kayak.
La mer ne nous a pas fait de cadeau bien que le courant et la houle nous ait porté quelque peu dans le bon sens, toujours vers le sud. L’après-midi, par contre, un fort vent de terre nous empêche toute navigation.

Le premier jour, dans les rouleaux des premières plages, nous brisons le gouvernail. Le second jour, c’est un bateau de pêcheur qui tente de nous aider à passer la barre. Malheureusement, ce dernier passa sur le kayak, tordant le gouvernail jusqu’à l’arracher. Les réparations ont ceci de positif : nous passons de longs moments avec les pêcheurs saisonniers. Car ici la mer n’offre que trois mois de répit à leurs frêles embarcations. Les endroits à l’abri ne sont pas nombreux. Les kilomètres de falaises ininterrompues cèdent la place aux plages trop courtes et pentues où s’abattent en fracas des rouleaux puissants. Ceux-ci démarrent parfois au large, à cause des hauts fonds très nombreux sur cette partie de la côte. Il faut alors remonter en mer, parfois plusieurs kilomètres, pour les éviter.

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Le tourisme et la mer

plageLes trop rares baies accueillent les milliers de touristes marocains qui découvrent le plaisir de la plage. Un tourisme jeune, excessif qui apporte pollution et dégradation au milieu, malgré les campagnes d’informations. A plus de 4 kilomètres des côtes, les sacs plastiques sont abondants au large des agglomérations. Parfois, les grottes et les plages désertes sont jonchées de détritus qui mettront, pour certains, jusqu’à 400 ans pour disparaître. Nous ne pouvons qu’utiliser une infime partie de ces déchets pour alimenter le feu de camp.
La côte marocaine va sans doute connaître un boum touristique sans précédent. Dans la baie calme d’Agadir, un complexe de 12 000 chambres verra bientôt le jour. Gageons que des efforts seront consentis pour épurer les eaux usées et réduire l’impact sur le milieu côtier.
Longer le front de mer de Rabat, Casablanca ou El Jadida donne, malheureusement, une image peu reluisante d’une côte bétonnée, polluée d’un « tout à l’égout » reflet de l’intérêt croissant des hommes pour la course au profit. Plus loin, là où la mer le permet, des centaines de mètres de plages s’offrent aux richissimes émirs. Palais des milles et une nuits contrastant avec les bidonvilles des grandes agglomérations où s’entassent une population qui fuit les campagnes pour l’eldorado décevant des villes. Mais sommes-nous bien placés pour porter un jugement. En mai dernier, au bout des Calanques parcourues en kayak, j’ai pu contempler des tunnels collectant les égouts de Marseille qui se déversent dans la mer, maculant une mer loin d’être bleu azur.

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Le coeur sur la main

bateua échouéUne fois à terre, on regagne le monde des vivants, malgré le vent puissant qui balaie les plages et bombarde de sable. Les Marocains nous offrent sans compter l’hospitalité, nous entrons à chaque fois dans un havre de paix, de compassion et d’empathie après les moments les plus difficiles. Pas un jour sans poisson ou poulpe grillés, pas une soirée sans thé à la menthe sur un plateau d’argent. Pas une nuit sans compagnie ou même sans toit et gardes dormant le long des flancs du Belouga. Un véritable réconfort mais surtout un contact humain permanent que l’expédition Kayakafrika était venue chercher. Dans ce sens, le kayak nous offre les plus belles amitiés et découvertes humaines. Le but est atteint.

Nous avons ainsi passé plusieurs jours chez les pêcheurs partageant leur quotidien. Levée à 2 heures du matin pour placer les longues lignes d’hameçons et puis revenir vers 9 heures. Retourner en mer toute la journée pour relever les filets placés la veille et laissés en raison du mauvais temps. Et puis repartir le soir parce que la pêche a été mauvaise et pêcher le poulpe à l’hameçon tandis que les plus jeunes réparent et garnissent les centaines d’hameçons. A chaque marée, il fait monter, dans le sable en pente parsemé de rochers, les bateaux en les soulevant à dos d’hommes à l’aide de poutres. Leur solidarité est alors indispensable. Au moins dix hommes sont nécessaires pour soulever ces embarcations de plusieurs tonnes. Parfois, les criques sont si petites qu’on entasse en bon ordre les coques les unes contre les autres au pied des rochers infranchissables.

Par endroit, là où la mer le permet, des plongeurs partent remplir des barques d’algues qu’ils moissonnent à la main à plus de 5 mètres de fond. Ils restent jusqu’à une demie heure alimentés en air vicié par un narguilé, l’ensemble fonctionnant grâce à un moteur pétaradant peu fiable. En remontant à bord, un jeune de quinze ans perd abondamment du sang par le nez. Pour atténuer le froid malgré les combinaisons rapiécées qu’ils portent et oublier l’effet de pression, ils prennent de larges bouffées de haschisch. De retour, les algues sont mises à sécher puis achetées pour une misère et exportées vers l’Asie où elles interviennent dans la fabrication de plastiques mais aussi de la Bétadine, antiseptique que nous emportons tous en voyage.

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La détresse d'un continent

Les côtes du Maroc représentent aussi l’espoir pour des milliers de personnes d’atteindre l’Europe. Tout le littoral est concerné. Les gens se jettent à l’eau avec des bouées, des chambres à air de camions mais volent aussi tout ce qui flotte. Au sud, la situation est la même au large des Canaries. Des émigrés de tous les pays, même d’Asie, tentent d’atteindre l’archipel avec tous les moyens possibles et imaginables. Durant mon périple, les annonces à la radio étaient effrayantes : au Maroc, quasi chaque jour, des hommes et des femmes perdent la vie en tentant d’approcher l’Eldorado européen. Dans ce contexte, les autorités restent très tatillonnes avec tout ce qui touche la mer et ceux qui l’empruntent.
A l’invitation de clubs nautiques installés dans les ports de El Jadida, Essaouira ou Agadir, nous subissons la visite, malgré tout tr&egraves courtoise, de la gendarmerie royale, de la police maritime et des services de douanes. Et ce à la grande confusion de nos hôtes. Pas moins de deux heures durant lesquelles les trois corps posent les mêmes questions… pour notre sécurité. Dans le port de Jorf-Lastar au sud de Casablanca, spécialisé dans l’exportation de phosphate qui teinte tout le paysage d’un vert pâle, un policier a passé toute la nuit dans un véhicule pour surveiller notre embarcation. Une autorisation de pratiquer le kayak de mer a par ailleurs été nécessaire. Notre périple était suivi presque au jour le jour par les autorités… toujours pour notre sécurité. Mais mis à part les pêcheurs qui s’aventurent rarement au large, je ne vois pas qui serait venu en cas de besoin.

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Vagues et rochers

grotteUn jour, on a risqué le pire. Au détour d’un nouveau cap, un vent puissant et régulier de terre nous éloigne dangereusement vers le large. Il faut redoubler de vitalité et se pencher à l’extrême pour atteindre la rive et ce après 5 heures de lutte contre des creux arrières de 2,5 m se cassant en écume ici et là. Nous atterrissons juste derrière un bloc rocheux seul lieu où les vagues marquent un léger répit avant de se briser sur le sable. De la falaise à pic, le vent emporte le sable du désert qui n’en fini pas de couler sur la plage. Le kayak est vite recouvert. Seule une grotte permet un peu de repos entre l’océan qui se déroule avec fracas et le désert qui se déverse. Et puis la mer se retire et on voit, dans les lueurs du soleil couchant, les rochers nombreux apparaître. Des dalles entières et dentelées sur lesquelles on salue le ciel de n’avoir pas atterri. On compte les heures puis on constate que le lendemain, il faudra porter le kayak dans les rochers à marrée basse sur plus de 300 mètres. Le kayak fait 150 kilos chargé. Cela représente pas mal de portage et d’aller-retour les bras chargés de caissons et de sacs étanches.
Puis, une fois équipé, la mer s’est encore retirée un peu plus. Enfin assis, la jupe placée, maintenant le kayak droit en luttant contre le courant actif à quelques mètres du sable, une palle de pagaie se brise sous la pression des vagues qui rabattent le kayak sur le rivage. On compte les vagues pour prendre la moins grosse. Erreur ! La plus grosse survient en plein effort. A cent mètres du rivage, une lame inévitable de trois mètres se casse sur le pont, emportant le caisson avant et nettoyant le pont avec force, nous obligeant à un retour forcé vers la terre ferme. Il faut remettre tout en place. Le vent a forci, la mer aussi, mais il faut repartir, quitter la plage pour rallier le prochain abri sous le vent ou bien attendre le lendemain ou le jour d’après si la météo est mauvaise. Mais comment le savoir ? Ici, il n’y a plus de pêcheurs, ni de réseau.

Nous ne sommes pas les seuls à redouter l’océan. Aux plus fortes marées, les coins de sable disparaissent forçant les pêcheurs à porter leurs barques au sommet des promontoires rocheux. Ici et là, la mer mange le littoral d’où tombent les murs des premières maisons et des blocs entiers de falaises. La force de l’océan fait son œuvre. En hiver, une forte marée emporterait même tout le sable. Impossible à croire, il en a des tonnes sur plusieurs dizaines de mètres! Et pourtant.

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Incha Allah, si Dieu le veut

repas sous la tenteDe l’avis des pêcheurs, le temps n’est plus comme avant. Ici aussi, les dérèglements climatiques auraient fait leur apparition. Avant, nous dit l’un d’eux, les mois d’été étaient plus réguliers, le vent venait toujours de N-NE. La fenêtre estivale semble quelque peu décalée et rejoint plutôt les espérances des surfeurs de septembre.
Ce voyage reste pourtant d’une grande intensité. Les gens sont tous charmants et très accueillants, surtout les plus démunis. En mer, on se sent vivre. Il faut constamment observer les éléments, déjouer les pièges, vivre les changements des vents et des courants tant irréguliers. Les éléments ramènent à plus d’humilité, à se dire que chaque jour se gagne ou se perd en une belle leçon d’existence. Les pêcheurs marocains sont façonnés par cette nécessité lucide et vitale. Les histoires de marins sont émaillées d’affrontements perdus d’avance par les hommes trop confiants.

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